[ALTER-] Prospective

Musée virtuel (du Canada) : La prochaine génération

vendredi 11 juillet 2008 par Ronan

[…] Digitong permet de projeter un monde virtuel dans lequel les idées absorbent, transforment et émettent des capsules d’informations multimédia, éventuellement préparées par les services en ligne des musées et bibliothèques. Ces paquets d’information sont appelés des « mèmes ». Le terme a été forgé par Richard Dawkins sur le modèle du « gène », afin de désigner l’entité autoreproductrice qui circule entre les esprits humains. Je crois que Dawkins était sur la bonne voie en conceptualisant la sphère culturelle comme une écologie, et c’est pourquoi je reprends son terme. Mais il n’a décrit avec le mème qu’une moitié de l’écologie cognitive humaine. Pour rendre compte de la profondeur et de la complexité de la nature sémantique de l’information, on ne peut se contenter d’un équivalent des gènes, il faut aussi se doter d’un équivalent (virtuel) des organismes. Dans la mémoire numérique universelle structurée par Digitong, les idées sont précisément ces organismes virtuels qui absorbent, traitent et diffusent les mèmes. Les idées donnent une consistance symbolique aux communautés humaines unies par le langage, une consistance que la seule prise en compte des mèmes ne peut fournir.

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Extraits :

Le langage des idées

L’espèce humaine a ouvert un nouvel espace, un espace abstrait, à l’évolution du vivant. Le langage articulé a ouvert à l’humanité la possibilité de poser des questions, de raconter des histoires et de dialoguer. Il a permis le surgissement d’entités inconnues des sociétés animales : les nombres, les dieux, les lois, les oeuvres d’art, les calendriers, l’aventure technique et l’univers entier de la culture. Je désigne ici sous le nom d’idées ces formes complexes qui n’apparaissent, ne se reproduisent et n’évoluent que dans le monde de la culture, dans l’espace de signification ouvert par le langage. Le surgissement de l’espace sémantique où vivent les idées a permis aux communautés humaines un saut d’intelligence collective par rapport aux ruches, aux troupeaux et aux meutes parce qu’il crée un lien de coopération compétitive plus fort, plus souple, plus évolutif que celui qui unit les insectes des fourmilières ou les singes des hardes de babouins. La vie des idées distingue l’humanité. Oui, nous sommes des sociétés d’organismes animaux, fruits de l’évolution biologique. Mais l’humanité est également le seul environnement d’où la vie symbolique tire son existence. Le langage marque le seuil à partir duquel se constituent cette deuxième nature formée d’écosystèmes d’idées - des sortes d’hypertextes spirituels - vivant en symbiose avec les communautés de primates parlants que nous formons. Ces écosystèmes d’idées se complexifient, dépérissent, se diversifient et se mélangent, entraînant les sociétés qui les nourrissent sur un chemin partiellement indéterminé d’évolution culturelle. Teilhard de Chardin a baptisé « Noosphère » l’écosystème mondial de toutes les idées que la mondialisation et le développement des moyens de communication qui culmine dans le cyberespace commence à nous faire toucher du doigt. Or je suggérais plus haut que nous pouvons aujourd’hui envisager la possibilité technique de visualiser ces écosystèmes d’idées dans un miroir sémantique : une simulation tridimensionnelle animée – complexe, certes, mais organisée et cohérente. Fruit de la convergence des musées et des bibliothèques en ligne, la mémoire numérique universelle peut multiplier l’expression culturelle pour tous les publics et dans toutes les directions de l’espace du sens en mettant en scène le monde des idées de manière cinématographique et interactive. Quel genre d’idées trouvera-t-on dans le monde virtuel qui figure la multiplicité entrelacée des mémoires ? Ce ne seront pas exactement les idées de Platon. Le fondateur de la philosophie occidentale les décrivait fixes, éternelles et invisibles aux sens. Les idées de notre mémoire numérique, en revanche, sont des sujets-objets virtuels tridimensionnels explorables par la vue, le toucher et l’ouïe, qui évoluent au sein d’un écosystème où elles vivent en interdépendance.

Digitong

Avant de nous lancer dans l’exploration de ce monde virtuel, quelques mots d’abord sur le choix du nom de notre système de cinématographie de l’information. Digitong dénote une langue digitale, un langage visuel d’indexation sémantique de l’information qui ne peut être « parlé » que par l’intermédiaire du réseau des ordinateurs. La médiation technique des ordinateurs en réseau permet aux communautés entrelacées qui « parlent Digitong » de projeter un monde virtuel tridimensionnel figurant leurs rapports de sens.

Idées Digitong compute le mouvement des idées en trois dimensions dans un espace virtuel infini et cohérent où les proximités spatiales reflètent des proximités sémantiques. L’idée est ici définie formellement comme l’union indissoluble de trois dimensions interdépendantes du même sujetobjet  : • une communauté virtuelle (l’intelligence de l’idée), • un traitement de données numériques (le processus cognitif de l’idée) • une constellation d’images symboliques dans la mémoire numérique (la conscience, ou autoreprésentation de l’idée).

Mèmes Digitong permet de projeter un monde virtuel dans lequel les idées absorbent, transforment et émettent des capsules d’informations multimédia, éventuellement préparées par les services en ligne des musées et bibliothèques. Ces paquets d’information sont appelés des « mèmes ». Le terme a été forgé par Richard Dawkins sur le modèle du « gène », afin de désigner l’entité autoreproductrice qui circule entre les esprits humains. Je crois que Dawkins était sur la bonne voie en conceptualisant la sphère culturelle comme une écologie, et c’est pourquoi je reprends son terme. Mais il n’a décrit avec le mème qu’une moitié de l’écologie cognitive humaine. Pour rendre compte de la profondeur et de la complexité de la nature sémantique de l’information, on ne peut se contenter d’un équivalent des gènes, il faut aussi se doter d’un équivalent (virtuel) des organismes. Dans la mémoire numérique universelle structurée par Digitong, les idées sont précisément ces organismes virtuels qui absorbent, traitent et diffusent les mèmes. Les idées donnent une consistance symbolique aux communautés humaines unies par le langage, une consistance que la seule prise en compte des mèmes ne peut fournir.

Syntaxe et sémantique La syntaxe de Digitong remplit essentiellement une fonction cinématographique. Elle permet la représentation animée en 3 D d’une mémoire numérique dans laquelle des idées échangent et transforment des mèmes. Cette syntaxe est intimement liée à la sémantique, qui offre un système de coordonnées graphiques permettant la projection d’un espace virtuel potentiellement infini - mais précisément adressable - dans lequel transitent les idées et les mèmes. Les distances géométriques dans l’espace engendré par cette langue représentent des distances sémantiques. Cette correspondance entre espaces sémantiques et géométriques repose sur les deux piliers de l’architecture informationnelle de Digitong : une idéographie et une algorithmique.

Idéographie Le rôle des idéogrammes de Digitong n’est pas de traduire exactement le contenu des documents et des transactions numériques mais seulement de les indexer ou de les adresser dans l’espace sémantique. On peut les imaginer comme des sortes de « codes postaux » de la mémoire universelle.Les idéogrammes de Digitong sont indépendants des langues. Ils sont construits selon une méthode de division symétrique des types d’actes qui structurent l’espace sémantique humain. C’est la symétrie anthropologique qui inspire cette idéographie qui en fait un instrument adéquat de structuration de la mémoire universelle. J’appelle cette symétrie la perspective virtuelle parce qu’elle traite - précisément - les directions de sens de manière symétrique. Les idéogrammes de Digitong ne représentent pas des concepts rigides qui se comporteraient comme des « classes » ou des ensembles emboîtés hiérarchiquement, séparant des « dedans » de « dehors ». Leur éventail présente la palette des qualités d’actes qui sont en état d’enveloppement réciproque et fractal dans les idées. Chaque idéogramme est accompagné d’un nombre indiquant le « volume sémantique » affecté à la qualité d’acte qu’il représente. Comme les idéogrammes signalent des sortes de couleurs ou de fréquences sémantiques, leurs proportions et leurs combinaisons peuvent être multipliés indéfiniment. Tous les mèmes qui sont conservés en mémoire, transformés et échangés par les idées sont étiquetés par des codes sémantiques. Ces codes se composent invariablement d’une suite ordonnée d’idéogrammes affectés de volumes. Les idées peuvent identifier et traiter les mèmes grâce aux codes qui décrivent leur teneur sémantique. Les idées, à leur tour, sont repérées par des codes sémantiques qui expriment leur activité et leur mémoire. Les idéogrammes représentent des opérateurs actifs du monde virtuel de la mémoire : • émetteurs qui permettent aux mèmes de se signaler aux idées auxquelles ils s’adressent ; • antennes qui permettent aux idées de capter et d’émettre des mèmes ; • commutateurs sémantiques qui transforment l’information reçue par les idées en information transmise ; • instruments de navigation dans l’espace sémantique pour les visiteurs. Algorithmique Puisque les idées sont vivantes, leurs positions changent au gré de leurs navigations sémantiques et ces changements restructurent l’espace autour d’elles. L’espace virtuel en trois dimensions qui exprime les distances sémantiques est périodiquement recalculé à partir des codes des idées. Les algorithmes de Digitong construisent l’espace-mémoire universel selon une sorte de négociation collective permanente entre les idées sur leurs distances respectives. Le principe de ces algorithmes, relativement simple, est exposé dans le document principal. En plus de calculer une position universelle pour toutes les idées, les algorithmes de Digitong projettent l’espace relatif de chaque idée, son « champ de vision » ou univers propre. Il s’agit de l’environnement écologique constitué des idées complémentaires avec qui l’idée de référence échange des mèmes. Enfin, ces algorithmes disposent les mèmes (en fonction de leur teneur sémantique) à l’intérieur des idées.

Calcul sémantique analogique Les idées projetées en 3 D par Digitong se comportent comme des processeurs analogiques des informations encapsulées par les mèmes. Elles sont munies, on l’a dit, de commutateurs sémantiques qui effectuent la transformation des mèmes reçus en mèmes émis. Le tableau des volumes sémantiques de ses commutateurs à un moment donné reflète la position instantanée d’une idée dans l’espace de toutes les commutations sémantiques possibles. On notera que, comme cet espace à une infinité de dimensions est irreprésentable, tout l’intérêt des algorithmes de Digitong est d’en fournir une projection navigable en trois dimensions. Moments, arches La perspective cinématographique de Digitong décompose le mouvement des idées en « images fixes » qui sont appelés des moments. Un moment du traitement sémantique analogique accompli par les idées peut être analysé en (1) réception d’information, (2) transformation de l’information reçue et (3) émission d’information. Chaque moment projette une image distincte dans l’espace à trois dimensions. Les mèmes sont rangés dans les deux arches d’informations que portent les idées à chaque moment de leur trajet. Une arche expose les mèmes reçus et une autre les mèmes émis. Peut-on concevoir, en temps de déluge informationnel, une architecture de l’archive sans arche ?

Sèmes La transformation sémantique effectué par le moment d’une idée s’appelle un sème. Le sème représente l’acte d’un moment sous la forme du « programme » analogique suivi par l’idée lorsqu’elle transforme les mèmes reçus en mèmes émis. A chaque moment, le sème indique la réfraction particulière d’un flux d’information opérée par une idée. Le sème lui-même n’est que la trace instantanée d’une sémiose : la navigation sémantique d’une idée dans un écosystème d’idées. Moment après moment, la succession de ses actes signifiants contribue à orienter la navigation sémantique d’une idée. Digitong fait coïncider le sens et l’acte. Ce langage traite le sens comme une perspective de navigation dans un espace sémantique infini dont aucune direction n’est privilégiée. Les penseurs lucides de nombreuses traditions ont souligné la nature différentielle et relative du sens, sur lequel il est beaucoup plus difficile de s’accorder que sur les observables ou les calculs logicomathématiques. Conformément à cette ligne de pensée différentialiste, Digitong identifie l’unité de sémiose à une différence instantanée entre les visages de deux configurations idéographiques. Information La succession des moments d’une idée projette la navigation d’une communauté dans l’espace sémantique. La cinématographie de Digitong permet de visiter les trajets sémantiques des idées qui produisent, échangent et consomment l’information. Elle permet également de repérer et de mettre en contexte l’information elle-même. En effet, les capsules multimédias que sont les mèmes se distribuent de manière redondante au sein des arches d’informations portées par les idées et les mèmes se disposent dans les arches de manière contextuelle, en fonction de leurs connexions sémantiques. L’information représente tout ce qui peut avoir sens ou valeur pour des êtres humains : ressources matérielles et techniques, rôles sociaux, institutions, idéaux, formes d’organisation, compétences, connaissances, messages, images, musiques et symboles de toutes sortes. Les communautés virtuelles échangent et transforment l’information dans le réseau de la mémoire numérique universelle. Le mouvement de l’information relie et sépare : sa distribution fluctuante structure l’espace sémantique. Les idées présentent ensemble une multitude de moments d’intelligence singuliers et interdépendants, autant de visages que le miroir de l’intelligence collective reflète fractalement dans toutes les directions du sens.

Ce document de réflexion a été élaboré dans le contexte du re-développement du Musée virtuel du Canada (MVC). Le MVC connaît un succès retentissant depuis son lancement en mars 2001. Il a évolué en fonction des technologies de l’information et des besoins des musées membres du Réseau. Afin de guider les choix qui s’offrent à nous et de mettre en place les jalons nécessaires en vue d’une innovation encore plus poussée, nous avons mandaté un groupe d’experts internes et externes pour rédiger un document de réflexion visant à susciter des échanges et des débats au sein de la communauté muséale et patrimoniale. Nous espérons vivement que la lecture de ce document vous incitera à échanger, avec vos collègues et avec les membres et professionnels du Réseau, sur l’avenir du patrimoine numérique.

Rédigé par Steve Dietz, Howard Besser, Ann Borda, et Kati Geber avec Pierre Lévy pour le Réseau canadien d’information sur le patrimoine (RCIP) © Réseau canadien d’information sur le patrimoine, 2004


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